(Français) Acte VIII – la transition
Le rattachement du Comté de Nice à la France
raconté par Raoul Mille
sera le mieux. Le ministre dans cette affaire joue son prestige et sa réputation. ÀTurin il ne manque pas d’ennemis. Un changement tel que celui qui se prépare, le basculement de toute une contrée d’un pays dans un autre, ne s’effectue pas facilement.
On doit ménager les susceptibilités, les fiertés d’un côté comme de l’autre, toute erreur pourrait retarder, voire faire échouer, une opération qui, malgré les bonnes volontés, demeure délicate. Un exemple, les troupes françaises du 2e de ligne entrentàNice en remplacement des soldats piémontais. Ce changement nécessaire ne plaît pas à l’impératrice douairière de Russie. La vieille dame qui passe de longues vacances à Nice tient à conserver sa garde piémontaise. Napoléon III exige, lui, que ce soit désormais les Français qui prennent la relève. Le ministre sarde de la guerre Fanti prend les choses au sérieux. Qui va céder? Cavour trouve la solution, ce sera la garde nationale niçoise qui veillera sur l’Impératrice en attendant et d’ajouter : « J’espère que pour une niaiserie on ne ruinera pas ce que nous avons fait. »
Pour que la transition se déroule sans incident, il fallait aux postes de commande des hommes d’expérience et de sagesse. Le gouvernement français choisit Paul-Marie Piétri, un sénateur, ancien préfet, qui se rend à Turin pour rencontrer Cavour. Le courant passe entre les deux hommes.
Cavour donne à Piétri des lettres d’introduction auprès de personnalités niçoises.
Le sénateur s’installe modestement à l’Hôtel de France. En urgence, le sénateur devait résoudre un problème majeur, Cavour tenait à ménager le sentiment national piémontais sans pour autant que cela porte préjudice au plébiscite en faveur de la France. Piétri crut bon, et il eut raison, de faire appel à un Niçois incontestable, François Malausséna, pour mener avec lui les négociations.
Le gouvernement Lubonis
De son côté, le roi Victor- Emmanuel choisit un procureur général comme gouverneur chargé de la transmission entre l’administration sarde et l’administration française, un Niçois marié à une Française, la belle Emma. Louis Lubonis ami de la France était l’un des rares Piémontais décoré de la Légion d’honneur. La tâche de Lubonis : préparer une votation à l’issue prévue comme si les résultats en étaient incertains. Trop sincère, Lubonis n’évite pas le piège, il adresse aux populations du comté de Nice une proclamation engagée qui manquait de diplomatie : « Rallions- nous autour du trône du glorieux Empereur Napoléon III. Entourons-le de cette fidélité toute particulière à notre pays que nous avons conservé jusqu’à ce jour à Victor- Emmanuel. Pour ce prince auguste qu’on garde parmi nous le culte des souvenirs et que des voeux bien ardents s’élèvent pour ses nouvelles et brillantes destinées. » Voila qui envoie un peu cavalièrement Victor-Emmanuel au rayon des souvenirs. Lubonis, péremptoirement, ajoutait : « Pour le Grand Napoléon III, dont la puissante et ferme volonté est d’ouvrir une ère nouvelle de prospérité pour notre pays, commencera notre fidélité à toute épreuve, et notre respectueux dévouement. » Cavour trouva la proclamation du plus « mauvais goût ». Il n’appartenait pas à un haut fonctionnaire de pronostiquer le résultat du vote. Lubonis fut blâmé. Il avait agi naïvement oubliant qu’en politique toute vérité n’est pas bonne à dire. Piétri est chargé d’organiser le plébiscite qui aura li
eu le dimanche 15 avril, jour de Pâques et auquel auront droit de participer, les habitants ayant atteint l’âge de vingt et un ans. Ils voteront au chef-lieu de leur commune devant le maire et trois conseillers municipaux.
Les dernières heures
François Malausséna qui a réintégré sa fonction de syndic, afin de gommer lemauvais effet de la proclamation Lubonis, publie le 12 avril un manifeste dans lequel il rappelle que « Nice avait noblement rempli les devoirs que lui imposaient son histoire et les traditions de sa vieille fidélité, mais que désormais ceux mêmes qui étaient sincèrement dévoués au roi devaient n’avoir qu’une seule pensée, qu’un seul but, c’est que la volonté des deux souverains ne rencontrât ni difficulté ni obstacle. »
Lubonis fâchait,Malausséna réparait et pendant ce temps la date approchait. Cavour demanda à Piétri de faire évacuer les troupes françaises de la ville le dimanche du vote. En cas de trouble on enverrait autant de carabiniers qu’il faudra. Piétri est d’accord, pas de troupe, pas de drapeau, pas de manifestation outrancière. On votera dans le calme.
La veille du vote un ami de Malausséna lui écrit une lettre teintée de nostalgie : « J’ai bien aimé les Niçois et je leur étais bien dévoué. Aucun sacrifice ne m’arrêtera pour être utile à cet excellent pays que j’avais adopté (…) mais la cession était inévitable. » Dans le coeur de ces Niçois qui vont se lever très tôt ce 15 avril, une pointe d’émotion certainement mais, pour la majorité, un immense espoir.
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